Bac à cendres

8,0
Vous n’en avez toujours pas eu assez n’est-ce pas?
Vous faites sans doute partie de ces hurluberlus qui tressaillent à l’évocation de quelques toponymes bien choisis: Troie, Numance, Massada, Ôsaka, Stalingrad, Sarajevo...
Vous vous êtes toujours projeté avec une certaine facilité dans les âpres récits de résistance, du côté des assiégés, des luttes désespérées, des combats perdus d’avance et des postérités douloureuses; le souffle épique est de nature à vous hérisser le poil, mais pas quand il joue avec la crinière d’un viking fantasmé défiant la mort en rotant (enfin ça vous arrive quand même), non, l’héroïsme vous touche plutôt quand il s’impose brutalement au commun des mortels, aux gens qui pensent et agissent en fonction de leur irréductible peur de mourir. Aux gens normaux précipités dans une situation anormale.
C’est peut être dans les décombres anonymes que reposent les vrais héros!

Décidément avec une sensibilité pareille ce salopard de jeu n’a pas fini de vous coller au pantalon! Et c’est avec l’œil hagard des condamnés que vous allez sans doute vous pencher sur ce deuxième chapitre des « Journaux De Guerre », sur cet État de Siège qui promet d’enfoncer un clou déjà bien tordu dans le blindage rugueux de This War of Mine.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez vous à la fin?
Ça ne vous a pas suffit d’errer sans fin dans ces règles chafouines et volatiles?
Vous n’en avez pas marre de surnager dans ces ambiances grisâtres qui empestent la poudre et le poil grillé?
Quelle satisfaction ludique éprouvez-vous à ne jamais gagner, ou presque, et à voir vos petits protégés s’effondrer les uns après les autres pour une balle perdue ou un simple rhume?

En tout cas vous n’êtes pas prêt de desserrer les dents, car le contenu de cette nouvelle extension vous veut du mal:

Commençons par les modules rituels:

- Treize nouveaux lieux à ajouter au pool du jeu de base: pas d’soucis, c’est indolore.
- Après le chat, le chien. On aurait préféré un cheval, mais un compagnon fiable qui sent venir les emmerdes pendant la nuit ça n’a pas de prix, et il vous lèchera peut être les orteils si vous êtes sympa avec lui. Il vous prendra aussi un peu de bouffe au passage, avec ses yeux de cocker qu’il fait à chaque fois là, cette p’tite truffe toute humide qui vous fera peut être hésiter, quand il sera la seule source de protéines restante dans tout Porogen.
- Survivre à toutes ces escadrilles d’emmerdes sans un seul clope n’était peut être pas assez désespérant pour vous? Prenez donc vos responsabilités et comportez-vous en adulte: recueillez un ou deux orphelins sous votre toit à demi effondré histoire de faire exploser la charge mentale de votre petit groupe de joyeux traumatiques!
Vous devrez toujours survivre jusqu’au cessez-le-feu bien sûr, mais vous ne pourrez pas le faire avec la satisfaction du devoir accompli si les enfants sont morts malades ou malheureux: leur survie n’est pas négociable, elle est prioritaire, même s’ils mangent vos clopes et font du bruit quand tout le monde voudrait dormir. Si vous parvenez à faire ça, vous aurez mérité vos gallons de héros, quoi que vous aillez fait pour y parvenir.
Une préoccupation mécanico-morale supplémentaire qui va tendre encore un peu plus les phases nocturnes et teinter certains choix d’une robuste note d’amertume...

Enchaînons sur une Lueur d’Espoir, la fameuse « campagne martiale » qui constitue l’essentiel de cette extension:

- Absent du financement « participatif » originel sur lequel s’appuie l’éditeur Galakta pour formater les extensions du jeu, ce module non modulable est une surprise.
Une bonne surprise? Oui, mais à quelques réserves près.
On peut d’abord se demander si le principe d’une campagne est bien pertinent: Le jeu classique est déjà très long et fait, en quelque sorte, figure de campagne ramassée en chapitres successifs confinés dans une impitoyable unité de temps.
Ce gros implant propose de traverser une enfilade de trois scénarios conçus sur le même modèle que ceux des « Mémoires De la Cité en Ruine ».
Trois scénarios, trois chapitres.
Passé le premier on va être orienté vers une version A ou B du second, en fonction d’objectifs atteints ou pas, et le même principe va s’appliquer pour accéder au dernier.
Les enjeux narratifs qu’ils proposent sont sympathiques (on cohabite notamment avec une bande de soldats qui a investi le dernier étage de la maison), quoi qu’un peu génériques, ils installent surtout de nouveaux cadres opératoires qui orientent les parties vers des conditions de victoire plus contraignantes et plus centrées sur des phénomènes propres aux guerres civiles et à leurs conséquences sur les villes et leurs habitants.
Les nouveaux scripts sont à ce titre toujours aussi convaincants et garantissent ce qu’il faut de vicissitudes, et c’est l’essentiel.

On pouvait tout bêtement en rester là et opiner du chef sans entrain excessif.
Or ce petit édifice est le prétexte d’une refonte de la phase de collecte durant laquelle nos anti-héros en jogging troué et méduses trop serrées se risquent au dehors pour glaner de quoi vivoter: plutôt que de les assigner à une des trois cartes de lieu habituellement disposées sur le plateau, il va falloir les envoyer explorer une carte de la ville de Porogen, avec ses quartiers en sursis, ses points chauds et ses milices en vadrouille.
L’apport est intéressant: Sans parler du plaisir de faire des plans le nez collé sur une représentation cartographique, ce changement de focale adapte un aspect du jeu vidéo éponyme jusque-là négligé - chaque soir, on envoi un malheureux piller d’autres malheureux en cliquant sur un nom inscrit sur une carte. On évalue les risques à la louche, on temporise ou on prend des décisions difficile à une autre échelle que celle de la maison-refuge, et ça, c’est plutôt chouette les amis, ça a un petit côté bac à sable, ça donne un peu d’air et ça permet d’aller faire pisser le chien.

Évidemment la proposition engendre une méchante averse de marqueurs, de mises en place laborieuses et de nouvelles procédures qu’il va falloir un peu bosser au départ; This War of Mine reste quoi qu’on en dise un jeu assez mécanique et très manipulatoire, même s’il tente toujours d’imposer un récit-patchwork cousu de multiples intrigues.
En outre, l’addition d’une sorte de mini-jeu dans le jeu qui subdivise allègrement la phase de collecte aggrave la durée des parties (et la place qu’elles occupent non d’un chien!), ce qui tempère un poil l’intérêt du dispositif, aussi bien greffé soit-il.

La variante est quand même séduisante, elle favorise l’immersion dans le thème, elle engendre plus de moments tactiques, et elle formalise une vraie phase d’exploration variée et toujours tendue.
Il est toutefois contraignant qu’elle soit cadenassées à une campagne âpre à la mise en place et difficile à tenir sur la durée, alors que ces deux aspects sont déjà assez éprouvants dans ce jeu sans fin, aussi remarquable qu’exigeant.

Maintenant jouons carte sur table si vous le voulez bien, entre galériens pas besoin de se ménager, alors balayons toutes ces réserves emphatiques - j’en ai chié pour en arriver là, entre moi et ce jeu c’est une affaire personnelle, une lutte permanente et une histoire de doigts d’honneur, alors je suis prêt à tout encaisser pour poursuivre le but que je me suis fixé: faire de mes quidams des héros sans gloire, et trouver des clopes bordel!

Comments (8)

studiordl
studiordl
un avis comme on en voit plus ;-)
IIIIIII
IIIIIII
Merci Study, content tu y aies trouvé ton compte!
Damien908
Damien908
Vraiment un beau travail, merci pour cette chronique, petite trouvaille dans une terre dévastée.
IIIIIII
IIIIIII
Merci beaucoup!
Une trouvaille dans le wasteland?
Plaisante idée!
IIIIIII
IIIIIII
Merci Bob, je ne m’attendais pas vraiment à ce que quiconque lise un jour ce gros machin!
Ça fait plaisir.
As-tu testé la chose?
morlockbob
morlockbob
j en suis resté au jeu de base. Beaucoup aimé, mais je ne possède pas le jeu. Un avis développé sur TT est devenu rare donc quand j en vois un, je suis curieux :-)
morlockbob
morlockbob
joli titre / joli avis aussi
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